HESSE (H.)


HESSE (H.)
HESSE (H.)

Hermann Hesse, poète, romancier, critique et éditeur, appartient à cette famille d’auteurs qui étonnent, irritent et provoquent, mais suscitent également l’enchantement et l’enthousiasme. Son œuvre semble, en tout cas, exclure l’indifférence. Cela tient avant tout aux critiques de Hesse lui-même, dirigées à la fois contre la société industrielle et contre sa propre personne. Cette disposition à se mettre toujours en question l’a conduit de crise en crise et l’a rendu apte à exprimer la crise européenne, qu’il représente sous sa double face: processus de destruction, mais aussi promesse d’une renaissance. L’œuvre de Hesse illustre dans une large mesure ce «principe de l’espérance» qui, selon le philosophe Ernst Bloch, caractérise l’utopie des créations artistiques.

La tradition romantique

Deux témoignages sont révélateurs dans l’enfance de Hesse: d’après sa mère, il fut un enfant difficile; quant à lui, il a fortement idéalisé cette époque. Son enfance lui a laissé des souvenirs émus et sans mélange, elle est restée le paradis perdu par opposition à l’univers plat et commun des adultes, auquel on ne peut échapper que grâce au charme et à la magie de la poésie. Le héros de ses romans est presque toujours l’ennemi juré de la médiocrité, l’épouvantail du petit-bourgeois. Très tôt, Hesse se distingue par son refus de la contrainte collective et de l’autorité, et par l’aspiration à un monde idéal. Sa jeunesse est pleine de révoltes et de turbulences. Il parvient bien difficilement au seuil de l’âge adulte. Les premiers essais poétiques du jeune libraire sont fortement enracinés dans la tradition romantique allemande. Les Chansons romantiques , Une heure après minuit (1899), Hermann Lauscher (1901) expriment en images mélancoliques la nostalgie d’un univers de rêve et l’isolement dans la réalité. De là cette fuite dans le royaume de l’art. Même si Hesse rejette plus tard l’esthétisme de ses jeunes années, la recherche platonique de l’utopie du beau, du vrai et du bien restera un trait essentiel de sa création. Nature et tradition sont les pôles entre lesquels oscille son œuvre, délibérément en rupture avec la réalité. Dans Peter Camenzind , publié en 1904, son premier succès de romancier, le héros fuit la ville pour retourner à ses montagnes natales et finit par s’y révéler poète. Ce thème de la recherche de soi-même trouve un large écho auprès d’une jeunesse en conflit avec le monde des pères, qui proteste contre la société industrielle moderne, préfère la campagne à la ville et commence à se constituer en associations. Mais à cette époque déjà, Hesse rejette toute sorte d’accommodement avec la collectivité. C’est l’individu qui l’intéresse, parce qu’il représente la dernière certitude dans une culture en décadence et en même temps la première promesse d’une renaissance.

Permanence de la crise

Même si les circonstances matérielles s’améliorent pour Hesse – le voici écrivain indépendant et marié –, ce qu’il y a d’inadapté et de névrotique en lui continue cependant à fermenter et le conduira un jour à l’explosion. Il la vivra pendant la Première Guerre mondiale, dans sa vie privée comme dans sa vie d’écrivain. Le mariage est dissous. La guerre est pour lui une provocation et un profond ébranlement. Il devient pacifiste et gagne l’amitié de Romain Rolland, ce qui lui fait perdre ses anciens lecteurs et lui vaut les attaques de nationalistes extrémistes. Depuis, Hesse reste un écrivain contesté. Les œuvres suivantes et surtout Demian (1919) illustrent les nouveaux conflits. Ce roman consacre un auteur moderne, au rayonnement international. On y retrouve l’influence de Nietzsche, de Dostoïevski et de la psychanalyse. Hesse met en lumière les causes profondes de la guerre: la mentalité des masses a provoqué une telle décadence que seule une catastrophe peut en délivrer l’Occident. La prise de conscience du héros, née de souffrances et d’erreurs, est directement inspirée par la rencontre de Hesse avec la psychanalyse de l’école jungienne. Mais Hesse ne soumet jamais à des dogmes son inspiration, de plus en plus antagoniste, ambivalente et dialectique. Tout en s’intéressant à la psychanalyse, il prend résolument le parti de l’art face au nouveau système scientifique. Le livre eut un succès éclatant, suscitant l’approbation enthousiaste de la jeunesse désœuvrée et désorientée de l’après-guerre. Une voix s’y élève, qui insiste sur des valeurs morales, inscrites toutefois dans un engagement individuel et en constant renouvellement, à l’exclusion, par conséquent, de toute systématisation due à l’idéologie: les valeurs humaines que défend Hesse sont mises au service de la société sans qu’il soit nécessaire de s’engager dans un parti. Siddhartha (1922), un des livres les plus aimés de Hesse, reprend les mêmes thèmes sous les habits orientaux. Toutes les certitudes sociales: famille, religion, richesse matérielle, jouissance sensuelle deviennent fades et écœurantes pour le héros. C’est seulement en servant le sage batelier qu’il parvient à la connaissance de soi et à l’accomplissement dans la nature, par la fusion dans un ensemble impersonnel.

Mais Hesse est encore loin d’avoir surmonté toutes ses crises personnelles, qui atteignent un point culminant avec Le Loup des steppes (1927); à bientôt cinquante ans il semble n’avoir résolu aucun de ses problèmes. À nouveau il est le miroir du déchirement de son époque, ainsi qu’il le fut dans Demian , mais cette fois-ci avec plus de maturité. Ce roman de Hesse est, avec Le Jeu des perles de verre , le plus intéressant du point de vue artistique. Mais ici le schéma de l’évolution du roman dans la tradition romantique allemande est renversé: ce n’est plus un jeune homme qui apprend la vie mais un adulte – et même un adulte vieillissant, désespéré, qui doit se remettre en question. Les causes de son échec résident en lui-même et non dans la réalité extérieure. Il lui faudra transcender la marginalité, le culte de l’esthétisme individualiste – produit de la bourgeoisie – et entrer dans la voie de l’absolu. Les antinomies de la vie et de l’esprit se fondent dans l’expérience de l’amour et des jeux magiques. Il ne s’agit plus de fuir la réalité: bien au contraire, le héros se lance dans les activités superficielles du demi-monde des villes modernes. Et il y trouve, en dépassant la réalité, une existence autre, «magique», supérieure, qui lui promet la délivrance, loin d’une civilisation bourgeoise en pleine décadence. Le roman est déjà le prélude de la grande œuvre utopique de la vieillesse: l’ambivalence de l’expression laisse deviner, derrière la réalité, les contours de possibilités nouvelles.

Aspiration à l’harmonie

Durant l’ascension du national-socialisme et sous le IIIe Reich, Hesse doit de nouveau affronter luttes et bouleversements. Citoyen suisse depuis 1923, mais publiant en Allemagne, il ne reste pas indifférent à la tragédie qui se joue dans son pays natal. L’apaisement lui vient avec son troisième mariage (1932). Il connaît désormais la paix, dans le Tessin, où il écrit entre 1932 et 1943 la plus importante de ses œuvres, le grand roman utopique Le Jeu des perles de verre , dans lequel toutes les tendances et toutes les possibilités des écrits antérieurs se retrouvent et se développent. Là encore, Hesse s’est construit un univers artistique au sein duquel il peut respirer; mais il parvient à une diversité qu’il n’avait pas encore réalisée jusque-là. Le texte oscille entre le moment utopique où apparaît l’idéal dans sa figure paradoxale, et le dépassement immédiat de ce moment. L’utopie de Hesse est donc elle-même en gestation, en mouvement, aspirant à un avenir qui soit une genèse véritable. À bon droit il est permis de parler d’«utopie moderne historique», conformément à la conception de E. Bloch: elle n’est plus un plan préétabli de la cité idéale, mais seulement une base pour l’élan utopique et sa projection dans l’infini. De la sorte, Hesse peut, dialectiquement, partir d’éléments historiques et les projeter dans l’avenir. Et dans ce jeu subtil entre le passé et le futur s’articulent les potentialités du présent: la réconciliation de la vie et de l’esprit, du général et du particulier et la tentative, à l’aide de la mystique extrême-orientale, d’intégrer l’individu – en le délivrant – à la grande Nature.

En 1946, Hesse reçoit le prix Nobel de littérature, se trouve à l’apogée de sa gloire et ne peut plus guère qu’aller vers son déclin. Assez vite, il devient suspect aux jeunes générations par son esprit romantique. On lui reproche l’absence de cette intelligence supérieure, de cette pertinence dans l’analyse abstraite qui caractérisent Robert Musil ou encore Thomas Mann. On finit pourtant par entrevoir la force réelle de son style, avant tout poétique. Il correspond parfaitement aux qualités utopiques de l’œuvre et illustre de façon convaincante l’utopie en tant que catégorie esthétique. Hesse atteint par là une modernité insoupçonnée, qui fait de lui le précurseur d’un art qui transcende les traditions bourgeoises. Son œuvre, en rupture avec son époque, exigeait une nouvelle création des catégories d’espace et de temps puisque la réalité s’était révélée parfaitement hostile et impropre à l’art. L’auteur pratique des procédés largement réutilisés par le roman moderne: l’analogie historique, d’une part, qui fait éclater la réalité (verticalement) vers les profondeurs de l’histoire ou des mythes, et la juxtaposition des images, d’autre part, qui glissent (horizontalement) vers un monde magique et surréaliste. Ce faisant, l’art produit sa propre transcendance et brise l’encerclement idéologique et technologique de la société industrielle. La dichotomie moderne entre la réalité et la langue entraîne Hesse non pas vers une déformation de la première, mais vers la poésie d’une symbolique multivalente qui échappe aux concepts idéologiques figés. Ainsi le monde ne nous est accessible que par l’entremise de l’art. Voir et entendre; le poète est visionnaire et prophète, mais aux confins de l’intelligible. La correspondance avec la réalité lui est indifférente, sa langue dépasse la réalité et débouche sur un univers magique. Elle utilise pour cela les possibilités modernes de style: variations et ambivalence. À partir d’une réalité toujours mise en cause, elle tend vers ce qui est différent, suggérant la mutation: le dépassement de notre culture décadente avec son culte orgueilleux de l’individu, grâce à la réconciliation de l’esprit et de la nature, et au rejet du moi. Ainsi l’œuvre de Hesse montre que le salut n’est plus dans la philosophie mais dans l’art qui, lui seul, formule l’impossible pour que le possible se réalise.

Il faut mentionner, à côté de ses nombreux recueils de poésie, des essais comme Le Regard dans le chaos (1920), Le Retour de Zarathoustra (1919), et Miettes de théologie (1932), où Hesse expose sa conception de l’art et du monde; son œuvre de critique littéraire (Bibliothek der Weltliteratur , 1929) qui nous révèle ses préférences; enfin une correspondance tout à fait étonnante – notamment avec Thomas Mann.

Son rayonnement universel s’explique, à côté du cosmopolitisme et de l’orientalisme que Hesse doit à ses parents, par son appartenance à une époque de transition où les anciennes structures aristocratiques et rurales disparaissaient pour faire place à une société industrialisée. Hesse a critiqué ce processus de transformation tout en laissant apercevoir les moyens de vaincre la crise.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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